Prescripteurs de saines addictions

Lara C.

Lectrice compulsive avec toujours trois ou quatre livres sous la main, voire cinq ou six et peut-être même plus.
Je ne cache pas mon inclinaison pour la littérature américaine, la littérature japonaise, les romans noirs ou à l'inverse complètement décalés.
Plus largement j'ai une affection toute particulière pour les histoires rugueuses mais à la plume déliée.

Anna Wiener

Globe

22,00
par (Librairie L'Armitière)
8 février 2021

Lorsqu'elle met un pied dans l'industrie de la Tech', Anna Wiener a 25 ans, elle réside à New-York et vivote de son métier-passion dans l'édition. De part son métier et sa personnalité, elle est sensible à l'Art, aux arts, et présente un certain goût pour l'auto-humiliation (qui se traduit chez elle par un manque d'ambition). C'est tout du moins ainsi qu'Anne Wiener se présente dans son récit.

Un peu par hasard, un peu par appât du gain et aussi mue par la curiosité, elle postule un jour dans ce qui sera son premier travail dans les industries des nouvelles technologies.

Direction San Francisco, ville de tous les possibles, où l'on parle capital-risque comme on discuterait de la pluie et du beau temps, où travailler dans des open space que l'on parcourt en wave-board est la norme, où les licornes existent vraiment (et ne se réfèrent pas à ce que l'on croit), où gagner un salaire à six chiffres pour travailler depuis chez soi en pyjama ne semble pas bien compliqué,...Trop beau pour être vrai ?

Et quel est le revers de la médaille ? Course effrénée pour gagner toujours plus, être racheté par plus gros, devenir millionnaire avant la trentaine, rester dans l'entre-soi tout en influençant le reste du monde : quand tout est rendu possible par l'argent, que reste-t-il de la valeur humaine ?

Dans ce récit, nous est également fait le pendant de la réflexion sur la mixité au sein de la vallée de la Tech, l'essentiel des personnes qui en sont les plus grands acteurs étant des hommes blancs qui restent dans l'entre soi, mais aussi la question du traitement de l'information (et de l'accaparement de nos données par ce qu'on appelle la Big Data), de l'influence de ces start up sur la sphère politique et médiatique, de l'impact social et urbanistique de ces dernières sur la ville même de San Francisco.

Bien sûr, il ne s'agit pas d'un essai, donc cela reste l'expérience sensible d'Anna Wiener. Même si l'on peut noter un certain manque de cohérence parfois entre les chapitres, ce récit vaut la lecture parce qu'il est éclaire la montée en puissance des industries des nouvelles technologies de la Silicon Valley, juste avant l'arrivée de Trump au pouvoir. Il nous dépeint des hommes et des femmes pétris d'ambition, d'idéaux, d'objectifs chiffrés, d'un "way of life" (mode de vie) qui bousculent tous les standards d'Anna Wiener, et très certainement, de la grande majorité de la population mondiale.

Il permet également de réfléchir à cette dichotomie apparente entre le monde ultra-connecté et aseptisé des "apps" face à celui sensible des arts.

A l'heure où le monde de la culture est en souffrance, ce regard porté au travers de "L'étrange vallée", même s'il est antérieur à cette crise sanitaire, n'en reste pas moins des plus intéressants et entre en résonnance avec ce que l'on vit.

Ou les mémoires d'une mère monstrueuse

La Martinière

21,50
par (Librairie L'Armitière)
5 février 2021

Quel roman irrévérencieux ! Et quel plaisir à le lire !

Sous la plume - magnifique et envolée - d'Isabelle Duquesnoy, la narration est tour à tour crue, jubilatoire, cruelle, touchante, archi documentée, décalée,...

En plein Paris, ce cloaque infect et pestilentiel à l'époque du Directoire, Pâqueline est colère : faut dire aussi qu'elle est pointée du doigt par la rumeur publique, car elle est la mère de Victor, l'Embaumeur, celui-là même qui est jeté en prison pour acte de nécrophilie.

Comble de la malchance, Pâqueline découvre à son retour du procès que sa maison a brûlé, ne lui laissant, de fait, qu'un paon à moitié plumé qui va devenir son compagnon d'infortune et qu'elle appellera P'tit Bécu.

Ni une, ni deux, sans le sous et sans un toit, Pâqueline décide de s'installer chez son fils (après tout, le logement est désormais vacant). Et alors là...! Sa colère déjà grande décuple avec la découverte de tout le luxe et l'argent dans lesquels Victor se vautrait.
C'en est trop pour Pâqueline : vengeresse, elle décide de faire main basse sur ses biens, détourne son commerce, maltraite son employé, manipule son entourage, et décide de refaire la décoration de son logement en rédigeant ses mémoires à même les murs de ce dernier, pièce après pièce.

Et de pièce en pièce, du passé au présent, Pâqueline se raconte, narre sa vie, et entre deux bassesses ou vilainies, elle se livre.

Et si finalement sa revanche n'était pas celle menée sur son fils mais sur son propre passé ? Entre capitale et Normandie, ce roman foisonne de détails et fait preuve d'une grande finesse derrière la rudesse apparente de l'histoire.

Un vrai bonheur à lire !

Pour celles et ceux qui découvrent Isabelle Duquesnoy, ce roman fait suite à l'Embaumeur, mais peut tout à fait se lire indépendamment de ce dernier.

Une enquête de l'Inspecteur Chen

Liana Levi

18,00
par (Librairie L'Armitière)
18 janvier 2021

Courtisane sur laquelle courent toutes les rumeurs, Min reçoit à sa table très privée et prisée des hôtes fortunés. Mais lorsque un meurtre s'en mêle, les arcanes du pouvoir se mettent en place pour la destituer. L'inspecteur Chen, démis de ses fonctions d'enquêteurs par le pouvoir pour des motifs "médicaux" et placé à la tête d'un nouveau poste, ne peut s'empêcher de mener l'enquête de façon détournée, épaulé par sa toute nouvelle secrétaire Jin.

Accompagner l'Inspecteur Chen au cours de sa lecture, ce n'est pas tant résoudre une enquête policière que de plonger au cœur de la Chine actuelle et de son régime politique.

La plume de Qiu Xiaolong est à la fois poétique et concrète, romanesque et politique. Les références littéraires, culinaires et historiques sont multiples et loin d'alourdir l'intrigue, lui conférent au contraire une dimension supplémentaire qui fait tout le charme de ce roman et de son personnage principal.

20,00
par (Librairie L'Armitière)
12 janvier 2021

La scène : nous sommes mardi soir, il pleut, rien dans le frigo, la flemme. Le réflexe : smartphone attrapé, repas commandé, livraison attendue. Si cette scène que je vous décris pour l'avoir vécue est également évocatrice pour vous, alors vous devez lire ce roman. 

À l'heure de la consommation immédiate, de l'ubérisation de masse, du buzz médiatique, il fallait bien qu'un thriller social paraisse et cloue au piloris tout un pan de la société de consommation. 

"Tous complices", ce n'est pas tant un titre qu'un cri de dénonciation. Dans ce roman où se croisent Abel, Lena, les soeurs Loursac, Parsène, Igor, et tant d'autres; chacun à essayer de tirer son épingle du jeu dans un monde où l'homme 2.0 est un loup pour l'homme, la révolte gronde.

Elle gronde parce que tout le monde ne joue pas suivant les mêmes règles du jeu, et que le joueur n'est finalement qu'un pion parmi tant d'autres. Elle gronde parce qu'Abel voulait la jouer réglo sur son vélo premier prix acheté avec ses maigres économies, à livrer des repas pour l'Appli aux quatre coins de Paris, pour espérer gagner sa vie en même temps qu'il mène ses études, avant de s'apercevoir du pouvoir de l'Appli sur sa vie. 

La grande force de Benoît Marchisio dans ce roman, c'est de nous décrire un monde parallèle à celui que nous côtoyons au quotidien: celui des invisibles. Pourtant, nous les voyons, ces livreurs, avec leur sac sur le dos, comme une coquille d'escargot. Mais que savons-nous de leur conditions de travail et de vie ?

Ce roman creuse son sujet, parlant algorithme, location de comptes, travail illégal, traitement de l'information, et bien entendu, modèle économique. 

Et si nous sommes "Tous complices", alors qui est le coupable ? 

Ce roman est une claque que je me suis prise parce qu'il propose une immersion sans fard dans l'univers de la livraison à domicile et nous met face à nos contradictions. 

Une lecture à mettre en parallèle avec les différents essais sur la question de l'uberisation, notamment le titre "L'ubérisation du travail", de Jérémias Prassl (Dalloz).

par (Librairie L'Armitière)
30 décembre 2020

Si la rentrée littéraire d'automne laisse place dans quelques jours à celle d'hiver qui s'annonce, il n'est jamais trop tard pour découvrir une œuvre forte, de celles qui marquent leur lecteur. "Histoires de la nuit" est de celles-ci. 

La Bassée, hameau des Trois filles seules. Vivent ici Les Bergogne, une famille ordinaire, composée de Patrice, agriculteur taiseux en proie aux angoisses liées à son exploitation, Marion, l'épouse dont le carcan marital semble l'étouffer, et Ida, leur fille, qui jouit de sa jeunesse avec l'innocence propre à son âge. 
Pour seule voisine, les Bergogne ont Christine, presque comme un membre de leur famille, une artiste solitaire, ex-parisienne venue s'exiler à la campagne. 

Sous cette apparente normalité couvent en réalité des non-dits, des secrets, des choses que l'on tait parce que si elles sont dites,...
Et tandis que les heures s'égrènent, que s'annonce la soirée d'anniversaire organisée à l'occasion des 40 ans de Marion, des inconnus s'invitent à la fête, dont il ne reste qu'un huis-clos glaçant. 

S'il y a bien une chose dont Mauvignier a su se rendre maître au travers ce roman, c'est du temps, qu'il manie avec beaucoup d'ingéniosité et de talent, jouant avec les phrases et l'alternance de personnages pour l'étirer et mieux installer le climat du roman. Et puis, comme un élastique sur lequel on aurait tiré trop fort et qui craquerait d'un coup, soudain, tout bascule, le temps pour le lecteur d'être surpris par cette détonation qui sonne le glas des heures antérieures, et apporte une nouvelle dynamique au roman.   
Qu'on se le dise : ce roman ne plaira pas à tout le monde. Parce qu'il est exigeant dans sa rédaction, et qu'il répond au contrat tacite passé entre l'auteur et son lecteur, d'accepter de faire l'effort d'entrer dans une prose, un univers, et d'accompagner des personnages, une intrigue tout au long des 634 pages qui le composent. 

Mais pour celles et ceux qui accepteront les termes du contrat, c'est hanté que l'on ressort de cette lecture, devant la puissance narrative des "Histoires de la nuit", de sa force évocatrice, de la justesse des personnages principaux auxquels on s'attache profondément, et qui laissent le lecteur aussi pantelant que s'il était là-bas, à la Bassée. 

Une oeuvre majeure dont il y aurait beaucoup plus à dire, mais qu'on ne saurait que trop vivement vous conseiller avec Roselyne.