Prescripteurs de saines addictions

Anthony F.

Avant les diamants

Maisons, Dominique

La Martinière

21,90
par (Fontaine Villiers)
15 octobre 2020

Le roman noir d'Hollywood

Disons-le d'emblée au sujet de Dominique Maisons : on avait beaucoup aimé son "On se souvient du nom des assassins" (prix Griffe Noire du meilleur roman historique 2016), enquête policière à la façon "Aliéniste" de Caleb Carr qui peignait la police du tout nouveau XXe siècle sous un éclairage intéressant. Dans "Avant les diamants", selon le mot de l'Editeur, on se retrouve dans "le roman noir d'Hollywood". Il y est donc question de femmes fatales, de producteurs véreux, de jeunes actrices prêtes à tout pour voler le premier rôle, d'une mafia aussi bête que dangereuse ou enfin d'un prêtre qui s'arrange avec son Dieu mais pas toujours avec la morale...
Hollywood, 1953 : Errol Flynn est déjà une star déclinante qui a donné le meilleur d'elle-même, pensant constamment au triptyque femmes-alcool-argent, pas forcément dans cet ordre. Hedy Lamarr vieillit et les grands patrons des majors du Septième Art font encore la loi... C'est ici que surgit un producteur casse-cou qui ne recule devant rien pour monter enfin un grand film et connaître le succès qu'il croit mériter. Ce roman est une réussite car il démonte l'industrie du cinéma tout en nous divertissant. Il nous plonge dans une époque en noir et blanc pas si lointaine où tous les excès étaient permis. Les flingues sont souvent de sortie et le rôle de l'armée américaine dans la propagande des esprits souvent trouble. Bref, on ne s'y ennuie à aucun moment. Monstres sacrés d'Hollywood (Gable, Sinatra, etc.) et personnages fictifs s'y côtoient pour nous dire qu'aujourd'hui encore plus qu'hier, on a besoin de mythes pour nous faire rêver... Et Hollywood, dans l'Histoire, c'est quand même la plus grande usine à rêves !!!

Requiem pour une apache
20,00
par (Fontaine Villiers)
13 octobre 2020

Une ode à la différence

Il nous avait enthousiasmés avec le multi-récompensé "Une bouche sans personne" avant de confirmer l'essai avec son "Funambule sur le sable"... Gilles Marchand revient plus en forme que jamais dans ce livre emballant, "Requiem pour une apache". Le titre en lui-même est déjà toute une poésie. Car lorsqu'on évoque cet écrivain, c'est bien de poésie dont il faut s'emparer. De fantaisie, de douce folie... On y redécouvre ses influences : Boris Vian bien sûr, mais aussi Romain Gary ou Georges Perec. Dans ce "Requiem", on trouve une fantaisie disais-je, une invention à chaque page. Les personnages qui peuplent ce roman sont tellement attachants que leur histoire, douce amère, nous fait du bien, nous ravigote, bref nous captive. L'héroïne Jolène n'est pas la plus belle, ni forcément la plus sympa, mais lorsqu'elle arrive dans l'hôtel du proprio nommé Jésus (NDLR il a osé !), elle se sent accueillie... Hôtel ou pension de famille ? Les résidents qui le peuplent sont un ancien catcheur, un couple à la Bonnie and Clyde, une représentante qui ne jure que par les encyclopédies qu'elle vend pour changer le monde, un chanteur ex pop star en voie de ringardisation... Mais chut, j'en ai déjà trop dit. Vous aurez compris qu'il faut plonger tête première dans cette lecture foisonnante qui a constitué, pour moi, un immense coup de coeur.

Nickel Boys
19,90
par (Fontaine Villiers)
13 septembre 2020

L'Amérique malade de ses maux

"Nickel Boys" était très attendu, vu le succès d'"Underground Railroad". Colson Whitehead récidive ici avec brio et accomplit le tour de force de remporter un deuxième Prix Pulitzer d'affilée avec ce texte comme un uppercut. Nous sommes dans les années 1960 en Floride. La ségrégation fait rage malgré les efforts notamment du révérend King et le Sud est gangréné par un racisme séculaire. Le jeune protagoniste de ce roman est noir et s'apprête à aller à l'université. Au terme d'une erreur judiciaire, il est envoyé dans la maison de redressement de Nickel. Débute alors une longue descente aux enfers où sa force morale est la seule chose nécessaire pour engager la lutte face aux bourreaux. L'amitié aussi est présente dans ce livre à la prose épurée, sans concession. Oui, mais à qui faire confiance quand on sait que la moindre action est scrutée, analysée par des bêtes fauves en puissance ?

Inspirée d'une histoire vraie sordide et tragique à la fois, "Nickel Boys" renvoie les Etats-Unis à leurs vieux démons séparatistes. Ce livre n'en a que plus de force et de vérité. A l'heure des "Black Lives matter", il est urgent de lire ou de relire cet écrivain engagé...

American dirt
23,00
par (Fontaine Villiers)
13 septembre 2020

Un livre miroir de notre époque

Vendu à près d'un million d'exemplaires aux Etats-Unis, "American Dirt" est précédé d'une réputation de soufre. Don Winslow l'a qualifié de "Raisins de la colère de notre temps"... Comparaison pertinente car à l'instar de l'oeuvre phare de Steinbeck, on tourne les pages de ce livre sociétal avec angoisse, comme sous l'adrénaline d'un bon thriller...
L'héroïne Lydia, libraire passionnée, est confrontée à l'assassinat de toute sa famille par des narcos mexicains. Le problème est que le chef du cartel n'est autre qu'un client devenu ami très proche... ce qui ne l'empêche pas de commanditer le meurtre de son mari, coupable en tant que journaliste de l'avoir provoqué de sa plume. 16 morts au final...
La survivante Lydia, accompagnée de son jeune fils Luca, décide de partir aux Etats-Unis pour échapper au contrat sur leurs têtes. C'est là que le livre prend toute sa puissance. Il décrit par le menu la route d'enfer que suivent les migrants latinos qui veulent entrer dans "l'Eldorado américain". Impossible de faire confiance. Meurtres, viols, tous les coups sont permis. Impossible encore de ne pas se faire dépouiller de son argent, sans oublier la jungle des passeurs. "American Dirt" interroge sur les valeurs de nos sociétés et sur la place des migrants, sur l'inhumanité. Concentré de violence, il constitue une grosse claque pour le lecteur ! Alors propos dévoyé et incohérent comme l'a récemment souligné un manifeste d'intellectuels mexicains ? Un livre à découvrir assurément !

Le bal des ombres
par (Fontaine Villiers)
21 avril 2020

Un bal où Bram Stoker rencontre Dracula...

"Le bal des ombres" est un splendide roman mettant en scène l'amitié de Bram Stoker, administrateur pendant plus de vingt-cinq ans du théâtre londonien, le Lyceum, et d'Henry Irving, directeur et célèbre tragédien shakespearien et de la sémillante Ellen Terry, considérée en son temps comme la Sarah Bernhardt britannique. Il nous plonge avec avidité dans l'époque victorienne.
Aujourd'hui encore, Bram Stoker est infiniment moins connu que son "personnage fétiche, le comte Dracula". Alors que plus de cent films ont été tournés sur cet être avide de sang, alors que les éditions paperback peuplent les bibliothèques du monde entier, Bram Stoker, son génie créateur, ne bénéficie pas toujours de la reconnaissance qu'il mérite.
Dans ce roman, Joseph O'Connor compose une biographie solide de son personnage principal et présente l'auteur irlandais comme une véritable brute de travail, génie d'organisation pour administrer le théâtre londonien du Lyceum sous la férule parfois oppressante de son directeur, Irving.
Sous sa plume apparaît un être de chair et de sang, fait des plus grands doutes quant à sa production littéraire. Toute sa vie, il ne cessera de publier dans des revues de moyenne diffusion, goûtant peu au succès. Et c'est son Dracula, écrit en 1897, quinze ans avant son décès, qui le fit connaître.
Ce livre est réussi car romanesque à souhait. Il présente par exemple "l'amitié héroïque" que nourrissent les deux principaux héros masculins. Mais, pour l'Irlandais, comment faire pour survivre et exister devant ce monstre d'égoïsme, de narcissisme et par là même de mauvaise foi qu'est l'immense comédien Irving ? C'est sans doute ce qu'il y a de plus beau ici et c'est une gageure : avoir réussi à recréer des liens anciens complexes et souvent tortueux. On comprend un peu mieux, en lecteur contemporain, comment fonctionne une troupe. Ellen Terry, figure charmante et grande amie de Bram Stoker, vient également déposer sa grâce dans la pièce qui se joue sous nos yeux… Et que dire des passages sur Jack l'Eventreur faisant à cette époque frémir les autorités mais bien plus encore les petites gens des faubourgs ?
"Le bal des ombres" est à conseiller au lecteur qui aime le charme vénéneux de Dracula, mais aussi à ceux qui, comme moi, ont plaisir à se pencher dans l'Angleterre victorienne et dans la grande illusion qu'est le spectacle du théâtre et de ses acteurs…