Prescripteurs de saines addictions

Théâtre T03, Volume 3, Sept impromptus à loisir
EAN13
9782246004455
ISBN
978-2-246-00445-5
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Littérature française (3)
Nombre de pages
208
Dimensions
210 x 120 x 0 cm
Poids
183 g
Langue
français
Code dewey
842

Théâtre T03

Volume 3, Sept impromptus à loisir

Grasset

Littérature française

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L'AZOTE?>(Acte-Bouffe en un acte)?>?>PERSONNAGES?>LA VIEILLE MAMAN, excessivement fluette.CASIMIR, le jeune fils de la vieille maman. Militaire et héros.
JUSTINE, la fiancée. Dix-neuf ans, starlette en diable.L'AZOTE a été présenté au Théâtre deLutèce par Robert Delanne, dans le cadredes Lectures-Spectacles du « Théâtre-Club »,le 17 mars 1960.Daniel Sorano lisait le rôle de Casimir,Ludmila Hols celui de Justine, et PaulineCarton celui de la vieille maman.
NOTA : Casimir peut être aussi bien représenté par un malabare de trois mètres de haut que par un affreux petit gringalet.Une modeste salle à manger. Au fond, deux portes: l'une d'entrée, l'autre donnant sur la cuisine. A droite, un grand lit entouré de gaze, de fanfreluches, et sur lequel dort Casimir en uniforme. Lorsque le rideau se lève, le projecteur éclaire seulement une énorme paire de chaussures, en évidence sur le devant de la scène. Enfin, le plateau s'allume. La vieille maman trottine en tenant un chiffon et en astiquant tout ce qui lui tombe sous le regard.?>SCÈNE I?>LA VIEILLE MAMAN,tombant en arrêt devant la paire de chaussures.?>Quand je pense que ces pieds-là se sont promenés dans mon ventre pendant neuf mois!... Il faut dire que j'ai le ventre militaire. Si Léonn'était pas mort à Verdun, j'aurais bien donné encore une douzaine de zouaves à la patrie... Il est vrai que Casimir compte bien pour douze; il chausse au moins du quarante-quatre. (Berçant une chaussure sur son cœur.) Do, do, l'enfant do, croquenot, berlingot, papo, apapo... (Reposant brusquement la chaussure et se dirigeant vers le lit.) Est-ce qu'il va continuer à dormir comme une huître? Je vieillis pendant ce temps-là! (Soulevant la gaze et appelant doucement.) Casimir... Casimir... Totounet, mon Totounet... (Aucune réaction.) Il n'y a plus de soldats! (Elle prend une chaise et s'assied à côté du lit.) Trois ans qu'il s'amuse à faire la guerre pendant que je trottine ici du matin au soir. Trois ans qu'il promet de rendre visite à sa vieille maman, entre deux opérations de nettoyage. Moi aussi, je tiens à la propreté, ce n'est pas une raison!...Enfin, ce matin, on sonne à la porte. J'ouvre : il me tombe dans les bras en ronflant. Casimir, Casimir, que je lui dis, je n'ai plus vingt ans. On s'est écroulé tous les deux, pour un peu, il m'aurait rompu la colonne. Casimir, que j'ai répété en me relevant; il ronflait, il ronflait toujours... Le mal pour le traîner jusqu'au lit!... toutes ses décorations qui raclaient le plancher... J'ai bien mis une heureà lui retirer ses chaussures, elles n'ont pas dû le quitter depuis trois ans... Léon fredonnait toujours – Léon, celui qui a fait le don de sa personne à Verdun : « Qui chausse bons croquenots, o, o..., ne craint pas les pruneaux, o, o... » Il en a reçu plus d'un bol dans la vésicule... (Long silence. Soulevant la gaze à nouveau.) Mon Totounet... mon Totounet... Tu dois avoir des tas de choses à raconter... Qu'est-ce que tu racontes à ta vieille maman? On a été bien sage? On a bien mangé sa soupe? On n'a pas mis son fusil dans son nez?... Mon Totounet... (S'énervant.) Allons, réveille-toi, petite perdrix, réveille-toi. Debout! Allons, remember, fluctuat, cogito! Allons!... (Casimir ne bouge pas d'un pouce. Découragée, elle laisse retomber la gaze.) Je n'ai jamais eu d'autorité sur lui. Evidemment, il lui a manqué un colonel dans son foyer, un père! (Long silence. Relevant la gaze et sur le ton confidentiel.) Ta fiancée va venir. Justine, oui, Justine!... Je l'ai fait appeler au Bikini-Bar, c'est là qu'elle fait ses études. Une travailleuse cette petite, et dégourdie avec ça, elle n'a pas ses seins dans la poche. Et au courant de tout, de tout... C'est vrai qu'avec la télévision, le Spoutnik et les histoires d'O... Elle ne va pas tarder à arriver, tu devrais faireun brin de toilette, te mettre sur ton avantage... Allons, réveille-toi donc, c'est énervant à la fin! (Elle le secoue.) Tu n'as pas honte de porter ta vieille maman aux extrêmes! Dis, tu n'as pas honte?... Tête de pont, va!... Attends, attends un peu, je vais bien trouver le moyen de te réveiller les côtes! (Elle trottine jusqu'au buffet où elle s'empare d'un rouleau à pâtisserie et revient en assener de grands coups sur Casimir.) Tiens ! attrape celui-là, Cosaque! Vendéen! Tiens, tiens, espèce de bleu, Barbebleu!...(Casimir ne bouge pas d'un iota. On sonne à la porte. Elle abandonne le rouleau à pâtisserie, et, tout essoufflée, va ouvrir.)?>SCÈNE II?>LES MÊMES, plus JUSTINE. Très décolletée. Queue de cheval.?>JUSTINE, très excitée, d'une voix forte.– Salut, la croulante !LA VIEILLE MAMAN. – Chut!Elle referme la porte avec d'infinies précautions.
JUSTINE, fort.– Ben quoi, c'est pas le couvre-feu !LA VIEILLE MAMAN, à voix basse.– Il dort.JUSTINE, fort.– On n'a pas idée!LA VIEILLE MAMAN, même jeu.– Chut! Chut! Ça fait trois ans qu'il n'a pas fermé l'œil.
JUSTINE, impressionnée, à voix basse.– Mince alors!... Ça sent une drôle d'odeur ici...La vieille maman avance sur la pointe des pieds. Justine la suit à son exemple. Elles parviennent toutes deux auprès des chaussures.
LA VIEILLE MAMAN, lui remettant triomphalement une chaussure.– Tenez!JUSTINE. – C'est bien lui!... (Tout à coup, elle se bouche le nez et laisse tomber la chaussure.) Aïe!LA VIEILLE MAMAN, toujours à voix basse.– Vous êtes folle! Vous allez réveiller mon Totounet!JUSTINE, se pinçant le nez.– Ça cogne ! Si j'étais l'ennemi, je capitulerais tout de suite.LA VIEILLE MAMAN, vexée et d'une voix forte.– Et alors? Ça sent l'homme. Faudra vous y faire, ma colombe; les intellectuels sentent de la tête et les militaires sentent des pieds. En voilà une affaire!JUSTINE. – Chut! Chut!... On peut le voir?LA VIEILLE MAMAN, à voix basse.– Venez, je vais vous le montrer. (Elles s'approchent du lit sur la pointe des pieds. La vieille maman écartant la gaze.) Regardez!JUSTINE, éblouie.– Qu'il est beau!LA VIEILLE MAMAN. – Il pèse bien neuf livres, vous savez!JUSTINE. – On peut toucher ?LA VIEILLE MAMAN, contrariée.– Oui, mais ne le chatouillez pas. Casimir est très chatouilleux sur l'honneur.JUSTINE, en contemplation.– Oh! les bras, le tronc! oh! les belles petites oreilles, oh! le nez foudroyant, le cou, oh! la bouche, la bouche en forme de V!LA VIEILLE MAMAN. – Allons, ça suffit, ça suffit. Le reste sera pour une autre fois.Elle l'arrache à sa ferveur et laisse retomber la gaze.
JUSTINE. – Il faut faire vite... la vie est devenue tellement provisoire !LA VIEILLE MAMAN. – Ne dites pas de bêtises, l'os peut se manger par les deux bouts, quand on plume les poules elles ne pondent pas d'œufs. Comment vont les études?JUSTINE, mimant une fille du trottoir.–– Elles vont, elles viennent...LA VIEILLE MAMAN. – Eh bien, à la bonne heure, vous l'êtes gâtée! En attendant qu'il se réveille, voulez-vous une tasse de café?JUSTINE. – Oui, c'est ça, faites-moi un café – très fort! pour que je puisse monter la garde de son cœur toute la nuit s'il le faut!LA VIEILLE MAMAN. – Toute la nuit! Vous n'y pensez pas! Qu'est-ce que raconteraient les voisins ?JUSTINE, fort.– Ah ! ça va, on n'est plus sous la Restauration!LA VIEILLE MAMAN. – Chut, vous allez le réveiller!JUSTINE, très fort.– J'espère bien. Qu'est-ceque vous croyez. Je ne suis pas venue ici pour tricoter des genouillères. (Soulevant la gaze résolument.) Casimir?... Eh, Casimir?... (Casimir ne bouge pas d'une once.) Casimir, c'est Justine. (Hurlant.) Casimir!LA VIEILLE MAMAN. – Vous pouvez toujours appeler, ma petite colombe, j'ai essayé avant vous! J'ai même tapé dessus. Un régiment de hussards lui passerait sur les reins qu'il ne bougerait pas d'un pet.JUSTINE. – Vous êtes marrante, vous alors! (Secouant le corps.) Casimir, mir mir... (Silence.) Vous ne croyez pas qu'il est mort des fois?
LA VIEILLE MAMAN, prise de panique.– Mort ! Ah! mon Dieu, mort!JUSTINE. – Il y a des histoires comme ça. Des soldats qui se font tuer sur le champ de bataille pour être bien vus des supérieurs, mais qui sont quand même assez futés pour revenir se mettre au frais dans les draps et se faire enterrer avec des cloches, des bouquets, des anges, des lustres, des petites cousines...LA VIEILLE MAMAN. – Vous dites des choses affreuses, mademo...
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